L’expérience d’un mauvais traité

Les plus lucides partisans du projet reconnaissent ses défauts mais affirment qu’ils seront peu à peu redressés, et, au nom d’une urgence qu’eux seuls perçoivent, proclament impératif de ratifier tout de suite le traité, quitte à l’améliorer ensuite. C’est parler sans réfléchir. Des coutumes constitutionnelles s’établissent vite. Un mauvais commencement sur la base d’un mauvais traité suscitera des habitudes indéracinables. Et nous avons l’expérience d’un mauvais texte : le traité de Maastricht fut ratifié d’extrême justesse tant ses défauts étaient inquiétants : sur-cotation du mark ; refus de toute coordination entre les politiques monétaires et budgétaires ; mission exclusive de défense de la valeur monétaire assignée à une banque centrale sans contrôle politique ; mise en tutelle des gouvernements ; instauration d’une monnaie unique au lieu d’une monnaie commune seule échangeable avec les monnaies tierces, qui eût maintenu la souplesse du système monétaire tout en décourageant la spéculation. Néanmoins, las des manipulations monétaires et inquiets de la guerre civile en Bosnie, les Français ratifièrent ce traité malgré leurs doutes. Mal leur en prit : la gestion rigide de l’euro aggrave sans cesse la crise et augmente le chômage. Et rien de sérieux n’est entrepris pour corriger ces défauts. Une poignée de décideurs irresponsables continue à faire souffrir les peuples, qui ne se révoltent même pas. Un mauvais traité reste mauvais lorsque les milieux sociaux qui l’ont élaboré tiennent et conservent le pouvoir.

Au cours de leur Histoire politique spectaculaire, les Français ont acquis une bonne expérience des mauvaises constitutions et des tribulations qui en résultent. La Constitution de 1946, en ne permettant pas l’élaboration d’une politique cohérente et en empêchant les gouvernements de décider, rendit désastreuse l’action de la France dans ses colonies. Des milliers de morts en résultèrent, et des souffrances abominables. L’impotence des gouvernants et l’irréalisme de leurs choix, entraînèrent des dizaines d’hommes à commettre des crimes qui pèsent encore à présent sur l’esprit des peuples qui s’affrontèrent en vain.
Par contraste, c’est une véritable résurrection du pays que permit, malgré ses quelques faiblesses,  la Constitution de 1958.
L’expérience montre que rien n’est plus important que les règles de prise de décision collective, et elle prouve que le jeu des rivalités politiques rend leur réforme extrêmement difficile. Pour que puissent être réformées des habitudes politiques, même évidemment calamiteuses, il faut qu’elles aient produit des effets vraiment catastrophiques. Et encore faut-il un rare concours de circonstances favorables et des hommes décidés. Les erreurs politiques sont les plus graves qui soient, le 20e siècle l’a atrocement prouvé. Et ce sont toujours des erreurs intellectuelles.
N’apprendrons-nous jamais rien ?


Un projet nocif

Le projet qu'on nous propose cumule ainsi les inconvénients : le libre échange gravé dans le bronze, le droit social attaqué, la cohésion sociale ébranlée, la démocratie confisquée par les ploutocrates, les Etats menacés de démembrement et soumis à une entité fédérale, elle-même paralysée et bientôt dirigée du dehors. Tout est prévu dans ce projet pour soumettre l'Europe à la finance, sans recours et sans retour. Et tout espoir que la pratique en amende les défauts est chimérique. Si ce traité était ratifié (ce qu'à Dieu et au Peuple ne plaise !), plus rien ne pourrait s’opposer à sa mise en oeuvre. Sauf une révolution.
On nous demande rien de moins que de détruire notre existence nationale et de renoncer à la justice sociale. Comme si Henry V avait demandé aux contemporains de Jeanne d’Arc d’approuver le traité de Troyes. Notre démocratie même est menacée, et, fait sans précédent dans l'Histoire, la majorité de la classe politique milite pour l'abolition de la République. Pourtant que la République était belle sous l’Occupation ! Mais pour que les politiciens oublient l’affreux malheur que fut la perte des institutions républicaines, il a suffi de soixante ans : pas même deux générations…  

Cette construction politique artificielle ne détruirait pas les Nations, mais les rendrait très malades. L’éloignement des classes sociales, la difficulté d’intégrer les nouveaux immigrés, la régression culturelle, la perte de confiance collective, répandraient la violence dans les sociétés européennes et rendraient très difficile la restauration de la concorde. Le dépérissement des nations dans l’appauvrissement général ne susciterait pas un sentiment de citoyenneté européenne, mais renforcerait le communautarisme. Sans que ses traits puissent être prédits, une révolte confuse contre ce carcan imposé aux peuples d'Europe ne manquerait pas d’éclater lorsque l’échec serait devenu patent. L’écroulement de cette Union factice, alors que les mécanismes politiques nationaux seraient devenus inopérants, risquerait d'entraîner des effets des plus funestes (ce qu'à Dieu ne plaise non plus !). L'Europe qu'on nous propose n'est pas l'assurance d'une paix éternelle, mais bien plutôt la certitude de nouveaux troubles sociaux, inédits et très graves.

Il n’est pas au pouvoir des citoyens de modifier ce projet nocif, ni d’en empêcher les effets s’il est ratifié, mais il est en leur pouvoir de le récuser. C’est l’ultime moyen pour eux d’exercer leur liberté.

Pour construire l'Europe, il faut donc voter "non".

5 Après le refus du traité

Et que se passera-t-il lorsque le "non" l'aura emporté, comme il est souhaitable ?

Ce ne sera pas la fin de l'Europe. Il ne faut pas craindre une crise salutaire, car les crises sont des épisodes inévitables des relations politiques entre puissances souveraines, et nul risque de conflit violent entre pays d’Europe n’existe à présent. Au contraire, le refus de ce mauvais traité obligera les politiciens européens à réfléchir et à rendre raison de leurs actes devant les peuples.


Ecarter le péril le plus pressant

A court terme, après un beau concert de récriminations, le traité qui entrera en vigueur est celui de Nice, dont ceux mêmes qui l’ont adopté disent qu’il a tous les défauts mais qui, avec tous ses défauts, a l’immense qualité de ne pas instituer une personnalité juridique de l’Union Européenne et de laisser les Etats seuls maîtres de leurs décisions. Cette qualité est décisive.



Construire l’avenir

A moyen terme cependant , il faudra bien construire un espace politique efficace plus large que les Etats nationaux. Pour remettre en chantier un traité, la moindre exigence démocratique serait de définir une procédure enfin conforme aux saines traditions, comportant des élections sur des programmes politiques, la participation des parlements nationaux et la proclamation de principes fondamentaux déterminant l’organisation proposée. Il faudrait ôter du brouillon tout ce qui ne concerne pas l’organisation politique, examiner très attentivement et mesurer chichement les délégations de souveraineté. Le défaut principal demeurerait néanmoins : l’Europe à vingt-cinq ou plus ne peut être qu’une aire d’action pour les intérêts financiers anglo-saxons.

Une autre possibilité serait de laisser l'Union Européenne telle qu'elle est à présent, une zone de libre-échange, et de construire une confédération restreinte d'Etats, autour de l'Allemagne, l'Espagne, la France et l’Italie (si ce merveilleux pays réussissait enfin à se doter d’un système politique), c'est à dire de reconstruire l'Europe des Six élargie (et hormis les Pays-Bas s’ils souhaitaient plutôt rester solidaires de la Grande-Bretagne), seule formée de pays assez proches et homogènes pour définir ensemble démocratiquement une politique. Pour cela il n'y a pas besoin de créer une entité supérieure aux Etats. Une coopération étroite et raisonnée suffirait, coordonnant selon des règles claires les délibérations et les actes des Parlements et des Gouvernements. C'est cet effort d'organisation lucide qui serait salvateur, et devant lequel les politiciens renâclent.

Une telle confédération pèserait réellement dans le monde, non seulement par son économie mais surtout par sa capacité d'action. C'est pourquoi les Anglo-saxons n'en veulent pas, ni encore moins les financiers qui animent et dominent leurs gouvernements. Et c'est pourquoi la presse internationale, à leur service, tente de jouer sur la naïveté des citoyens et leur crainte de la guerre, agitée sans vergogne.

La construction européenne fut entreprise pour rétablir et pérenniser la paix avec ces voisins dont tout nous rapproche à présent. Tous ces pays, comme le nôtre, ont profondément changé et partout l’esprit démocratique est vivace quoique soumis aux mêmes menaces. Hormis dans les Balkans, la paix règne en Europe depuis soixante ans, et le système politique européen existant, malgré ses insuffisances, permet de résoudre les divergences d’intérêts. Les peuples d’Europe ont perdu le sens de la guerre, et y sont devenus inaptes.

Bien sûr le nationalisme a fait jadis preuve de sa nocivité lorsqu'il s'exprimait sans contrepoids et sur le mode violent. Mais des guerres eurent lieu avant que les nations ne fussent constituées, le nationalisme couvrit bien d'autres intérêts que ceux des peuples, et d'autres guerres se déroulent en ce moment même, dont les nations ne sont pas à l'origine. Au contraire, ce sont les nations qui promurent le développement économique et la justice sociale.
Identifier guerres et nations est encore se complaire dans la paresse d’esprit. Craindre une résurgence de nationalisme guerrier en Europe occidentale aujourd'hui, c'est redouter l'inondation par temps de sécheresse. C'est aussi ridicule que de jouer à craindre le fascisme, avec septante ans de retard !

Deux guerres générales, deux idéologies, plusieurs crises économiques, ravagèrent le monde au cours du 20e siècle, et le bilan de ces gigantesques agitations nous paraît à présent entièrement négatif. A son tour, le libéralisme effréné apparaît de plus en plus comme une idéologie incontrôlée dont les dégâts s’étendent sans cesse. Faut-il une troisième fois laisser une idéologie dévaster la planète ?

Les Européens sont unanimes à vouloir construire un système politique pacifique et efficace, mais l’échafaudage proposé est conçu au rebours du but affiché. Il mettrait en place des institutions nocives. Nuisible à la justice et à la cohésion sociales, il subordonnerait l’Europe, et pour la France mettrait un terme à son Histoire séculaire. Il ne tarderait pas à s’écrouler, dans un périlleux retour de tension. Mais ce qui aurait été détruit resterait enseveli sous ses ruines. Nous pourrions y perdre la nation, et avec elle la concorde et la possibilité d’accueillir de nouveaux venus comme des citoyens nos égaux.

Afin de bâtir une union politique, c’est d’un autre projet que nous avons besoin, élaboré lucidement selon une procédure vraiment démocratique. L’Histoire de l’Europe est longue, la paix règne. Une hâte irréfléchie nous entraînerait dans une mauvaise direction et, bien loin de servir la prospérité, la paix et la liberté, mettrait en place les conditions de nouveaux troubles.

Pour préparer un avenir juste commençons par écarter les fausses solutions.


**M.Christian DARLOT n'est pas membre de France Bonapartiste,il n'appartient pas non plus à la mouvence bonapartiste mais se bat pour une autre Europe. Il est chercheur au CNRS.